Invitée de La Croix : Retour sur le discours du Pape Léon XIV à Metz

La Croix : Entretien avec Fabienne Keller « Le pape appelle les dirigeants européens à trouver des chemins de paix »

Recueilli par Laurent Larcher

Publié le 3 octobre 2026 à 10h39

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À l’issue du voyage du pape en France, la députée européenne Fabienne Keller revient sur la portée géopolitique de ses discours. Guerre en Ukraine, réarmement, migrations, multilatéralisme… Léon XIV a invité l’Europe à faire du dialogue une réponse aux tensions internationales.

Diplômée de l’École polytechnique, ancienne maire de Strasbourg et ancienne sénatrice du Bas-Rhin, Fabienne Keller est une élue d’une région emblématique du dialogue franco-allemand. Députée européenne depuis 2019, elle siège au sein du groupe Renew Europe. Membre de la commission des libertés civiles, de la justice et des affaires intérieures (LIBE) ainsi que de la commission des budgets (BUDG), elle suit de près les grands dossiers européens liés aux migrations, à l’asile, aux libertés publiques, à la sécurité et aux finances de l’Union européenne. Elle était présente à la réception du pape Léon XIV à l’Élysée, vendredi 25 septembre 2026, et à l’étape messine, lundi 28 septembre 2026.

Quels sont les principaux enseignements géopolitiques que vous retenez de ces quatre jours du pape en France ?

Ce voyage a été d’une très grande cohérence. J’ai été particulièrement marquée par le discours du pape prononcé à Metz, au croisement de plusieurs pays et de plusieurs cultures. Léon XIV y a exprimé son attachement à l’Europe et aux valeurs qu’elle porte, en prenant Robert Schuman comme fil conducteur. Il a rappelé l’importance du respect, du dialogue, de la fraternité et du multilatéralisme pour construire la paix en cette période de grandes tensions internationales.

Comment comprenez-vous l’attachement de Léon XIV pour l’Europe ?

Parce que l’Europe s’est construite, a-t-il rappelé, au fil des siècles dans un héritage chrétien, grâce à des contributions de personnalités catholiques comme Robert Schuman et saint Benoît. Le pape n’a toutefois pas présenté cet héritage comme une référence fermée. Il a évoqué d’autres traditions et souligné l’universalité des valeurs auxquelles le christianisme a contribué. J’ai trouvé cette articulation particulièrement intéressante : reconnaître ce que le christianisme a apporté à l’Europe, tout en montrant que cet héritage peut nourrir notre avenir dans un monde plus divers et multiculturel.

À plusieurs reprises, il a exposé le souci de protéger et accueillir les personnes migrantes. L’Union européenne s’éloigne-t-elle de cet héritage ?

J’ai été très sensible à ses paroles sur le sujet. Il a appelé au secours, à l’assistance, à la protection des migrants et à la mise en place de processus d’accueil permettant à chacun de vivre dignement. Chaque personne migrante est d’abord une personne, qui mérite soin et respect. Il faut des règles, bien sûr, mais elles doivent s’accorder aux principes fondamentaux de l’humanité. Or, je considère que certaines décisions européennes récentes s’éloignent de cette vision équilibrée, humaniste qui s’appuie sur l’héritage chrétien défendu par le pape. Je pense notamment au texte de l’Union européenne sur les retours. Ce dernier ouvre la possibilité de renvoyer des personnes vers des pays tiers, y compris des familles avec enfants.

Le pape a évoqué le retour de la guerre en Europe et du « massacre inutile ». Comment analysez-vous ces propos à l’ombre de la guerre en Ukraine ?

Il est évident que son propos faisait écho à la guerre en Ukraine. Le pape estime que l’Europe peut contribuer à mettre fin à ce conflit en s’appuyant sur le respect de la personne humaine et le droit international. Il appelle les dirigeants à prendre leurs responsabilités pour trouver des chemins de paix. Il ne prétend pas se substituer aux décideurs mais leur rappelle qu’ils doivent poursuivre un objectif supérieur : la paix.

Il a aussi clairement regretté la politique de réarmement de l’Europe.

Je crois que le pape est dans sa mission lorsqu’il dénonce la course au réarmement. Mais je ne pense pas que nous soyons aujourd’hui dans une telle course. Nous sommes plutôt dans une situation de rattrapage. De l’après Seconde Guerre mondiale à l’invasion de l’Ukraine en 2022, nous les Européens, nous avons pensé que la paix était acquise. Or, ce n’est plus le cas.

Dans ce nouvel ordre mondial, l’Europe doit retrouver des capacités de protection suffisantes pour garantir sa souveraineté contre ceux qui la menacent. C’est une réalité malheureuse, mais nous devons en tenir compte. Cela ne doit pas toutefois nous détourner de notre autre responsabilité qui est d’investir dans le multilatéralisme, aujourd’hui très fragilisé. La sécurité ne peut pas reposer uniquement sur les capacités militaires. Il faut aussi raviver les espaces de dialogue qui permettent de prévenir les conflits, comme le pape nous y invite.

À l’Élysée, Léon XIV a déploré « la conviction, erronée, que la possession de l’arme nucléaire serait un gage de sécurité ». Qu’en pensez-vous ?

Le Vatican et Paris ont effectivement des positions différentes sur la doctrine de la dissuasion. Le pape est dans sa mission lorsqu’il appelle à la paix et à la désescalade. Mais la dissuasion nucléaire française a été conçue, depuis le général de Gaulle, comme un moyen de protéger le pays, notamment dans un contexte où les garanties de sécurité américaines pourraient devenir plus incertaines. Elle constitue aujourd’hui l’un des éléments de la sécurité française et, dans une certaine mesure, européenne.

Le pape défend une conception de l’Europe qui se distingue de celle des grandes puissances autoritaires. Est-ce un enjeu géopolitique majeur ?

Oui car notre modèle, fondé sur la démocratie, les droits humains et le dialogue, est contesté par certaines puissances, notamment la Russie et la Chine, qui défendent d’autres valeurs et conceptions de l’organisation politique. Notre modèle a ses faiblesses. La démocratie demande du temps, parce qu’elle suppose de débattre et de rechercher des compromis. Mais elle permet aussi de construire une forme de prospérité et de vivre-ensemble. Le pape nous encourage à ne pas renoncer à cette exigence, même lorsque le dialogue semble plus difficile que le recours à la force.